Le chanvre : du champ au chantier !

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A la suite de notre article précédent sur le développement d’une filière terre-chanvre pour la rénovation et la construction écologique sur le territoire du Parc naturel régional du Gâtinais français, nous revenons dans cet article plus en détail sur la filière déjà existante autour du chaux-chanvre dans le Gâtinais, que nous avons eu l’opportunité de découvrir lors d’une visite organisée par Ekopolis et le Parc le 7 juillet dernier.

Les photographies qui illustrent cet article ont été prises par l’équipe de degré lors de la visite du Tourbus Chanvre 2026. L’article a été rédigé par Louise Foutrel, lors de son stage de première pratique architecturale chez degré en juillet 2026.

Le Tourbus chanvre, des visites professionnelles inspirantes du champ au chantier

Le Parc naturel du Gâtinais français1 se compose de 70 communes sur l’Essonne et la Seine-et-Marne et a pour objectif de préserver et développer son territoire à travers de multiples aspects croisés (biodiversité, qualité de l’eau, urbanisme durable, architecture, énergie et climat …etc). L’un des projets actuellement portés par le Parc sur son territoire concerne le développement d’une filière de terre crue locale, qui puisse servir à la rénovation et la construction écologiques de bâtiments notamment dans des mélanges isolants terre-chanvre. 

C’est dans ce contexte que le Parc organise avec Ekopolis2, association francilienne visant à sensibiliser et à accompagner à la transition écologique et à la mise en œuvre de pratiques durables dans le secteur de l’aménagement et du bâtiment, des visites du champ au chantier3, pour sensibiliser aussi bien maîtrises d’ouvrage que maîtrises d’œuvre sur l’utilisation du béton de chanvre en préparant l’arrivée d’une alternative terre-chanvre moins carbonée et plus locale.

En effet, la forte proximité de ces deux techniques permet d’évaluer, au travers de ces visites et des échanges entre professionnels qu’elles permettent, les besoins de la filière naissante : formation des artisan·nes, sensibilisation / pédagogie des particuliers et professionnel·les, accompagnement des chantiers, subventions / soutiens financiers, tests pour faire avancer le cadre normatif et inclure le terre-chanvre au sein des techniques courantes de construction.

Étape 1 : Découverte d’une parcelle de chanvre à Vayres-sur-Essonne

Gâtichanvre4 est un entreprise de culture et de transformation du chanvre  implantée à Prunay-sur-Essonne, sur le territoire du Parc. Rattachée au groupe Plantes&Fruits depuis 2021, Gâtichanvre a été créée en 2013 par une dizaine d’agriculteurs, avec le soutien du Parc naturel régional du Gâtinais français et de différents acteurs publics, avec l’objectif de lancer la filière locale du chanvre sur le territoire, de sa culture, à sa transformation et à son utilisation. L’entreprise possède 88 parcelles de culture et est partenaire avec une cinquantaine d’agriculteurs locaux. Accompagnée par une experte chanvre de Gâtichanvre, nous nous sommes rendus sur une de leurs parcelles, où les tiges de chanvre sont déjà bien hautes, pour mieux comprendre la culture de cette plante.

Le chanvre, une plante aux multiples atouts

Le chanvre, cultivé par l’humain depuis douze mille ans (pour les textiles notamment), possède de nombreux avantages qui en font une culture pertinente dans un contexte de transition écologique et de recherche de pratiques agricoles durables. D’un point de vue agronomique, le chanvre est un atout au cycle de rotation des cultures, permettant de briser le cycle des maladies et des ravageurs.

Terre Inovia, Guide chanvre 2020

Sa racine profonde, dite “pivot”, aère les sols pour les cultures suivantes (permettant des gains de rendement) tout en lui facilitant l’absorption des fortes pluies et en lui épargnant une nécessité d’irrigation (- de 5% des surfaces cultivées de chanvre sont irriguées). Ces propriétés lui confèrent une forte résistance à la sécheresse, particulièrement intéressante dans le contexte actuel de baisse de la ressource en eau et d’épisodes caniculaires de plus en plus fréquents. En cas de très forte sécheresse, il reste possible d’irriguer les champs, “mais la filière préfère éviter ces pratiques – quand c’est possible – pour maintenir les atouts environnementaux du chanvre”.5

Champs de chanvre en fin de période de croissance active

Ainsi, en comparaison avec d’autres cultures de printemps comme le maïs ou la betterave, nous pouvons observer une économie de 33 m3 d’eau par ha-1 nous apprend l’experte de Gâtichanvre.

Grâce à ces différents atouts, le chanvre ne demande pas d’intervention entre la semence et la récolte et permet donc de libérer du temps aux agriculteurs.  Enfin, aucun pesticide n’est recommandé pour la culture du chanvre, et dans tous les cas, aucun n’est nécessaire en raison de son effet allélopathique évoqué précédemment, qui bloque la pousse des autres plantes sur la parcelle. Ainsi, le seul écart, entre la culture du chanvre biologique et celle du chanvre conventionnel, vient des cultures antérieures du champ qui ont elles pu être traitées. La biodiversité profite de ces hauts champs pour s’y développer activement : insectes, araignées et carabidés prolifèrent.

Réglementation et usages du chanvre

En raison de sa parenté avec le cannabis, le chanvre est soumis à des réglementations strictes : 30% des parcelles sont tirées au sort chaque année pour contrôler le taux de THC qui doit être égal ou inférieur à 0,3%. Un seul semencier est autorisé en France, donnant accès à treize variétés autorisées à la culture. La réglementation sur les usages du chanvre ont permis en 2024 d’augmenter les surfaces cultivées en facilitant la production pour le secteur du bâtiment (isolation et enduit notamment).

Plusieurs produits du chanvre peuvent être vendus après sa récolte : la graine, appelée “chènevis” est utilisée pour l’alimentation humaine6 ou animale. Il s’agit d’un aliment particulièrement intéressant d’un point de vue nutritif : protéine, oméga 3, fibres, acides gras, cuivre, fer, magnésium, manganèse, phosphore, potassium, zinc, vitamine B1 et B6, calcium. Elle peut être consommée comme telle, décortiquée ou en huile. 5% de la production de chènevis est destinée à un usage cosmétique.

La paille de chanvre peut être séparée en deux produits. D’une part, la fibre (enveloppe extérieure) utilisée pour produire textiles, papiers spéciaux, papiers de cigarette, papier cuisson et pour renforcer certains plastiques. D’autre part le bois de chanvre, aussi appelé “chènevotte” (cœur rigide de la paille), est aujourd’hui de plus en plus utilisé dans le secteur du bâtiment : laine, béton de chanvre (chaux-chanvre), enduit, mélange terre-chanvre, mais aussi pour la litière animale et le paillage horticole. Enfin, la poudre organique, résultat du défibrage, peut-être utilisée dans l’amendement organique, la litière pour bovins ou en tant que combustible.

Les feuilles et les fleurs de chanvre sont aujourd’hui autorisées à la culture et à la vente en France depuis le 1er janvier 2022 si elles respectent plusieurs conditions réglementaires :

  • taux de THC inférieur ou égal à 0,3 %
  • variétés provenant de semences certifiées
  • culture menée par des « agriculteurs actifs » du point de vue de la législation européenne et française.

La culture du chanvre en détail

Le chanvre nécessite avant tout une préparation fine de son environnement : il s’agit d’une plante très sensible aux défauts de structure du sol : ce-dernier doit donc être bien aéré sur au moins 30 cm et nettoyé des mauvaises herbes / plantes indésirables (par exemple par la technique des faux-semis pour faire lever les plantes à retirer plus efficacement). Les semis se font de début avril à mi-mai, et le 15 mai est souvent considéré comme la date la plus tardive pour semer. En effet, plus les semis se font tard, plus le rendement en est impacté : une semaine après la date de pleine floraison (mi-août – fin-août), le chanvre stoppe sa croissance, ainsi plus la floraison est tardive, “plus son potentiel de rendement paille est élevé” 7. Le chanvre doit lever entre 4 et 9 jours pour considérer qu’il a bien pris.

Le chanvre est une plante avec un cycle de vie court, d’environ quatre mois. La période de croissance active se situe entre trois semaines et trois mois après les semis. La floraison advient entre fin juillet et début août : les premières graines se forment à ce moment-là. Après maturation, la récolte peut se faire fin août – début septembre. Les producteurs partenaires de Gâtichanvre ne s’occupent pas eux-mêmes de la récolte : c’est une entreprise extérieure employée par Gâtichanvre qui en a la charge.

La récolte peut se faire de deux façons. En mode non battu, la récolte se fait en deux temps : les graines puis la paille. Ce mode de récolte est conseillé notamment pour les usages textiles. L’autre mode de récolte, dite “battue”, se fait à maturité du chènevis et permet de récolter les graines et la paille en même temps en un seul passage. Cette méthode, bien que plus efficace, nécessite également des machines de récolte adaptées et donc des investissements économiques importants. C’est la méthode employée par Gâtichanvre. La graine, sensible à l’échauffement en raison de sa forte teneur en oméga 3, doit être récoltée très rapidement. Elle est ensuite vendue par Gâtichanvre en vrac ou en Big Bag après être passée en silo pour être nettoyée et séchée en faisant baisser son taux d’humidité à 7%.

Silo de Gâtichanvre pour le chènevis

La paille, quant à elle, est fanée (« fanage« ) entre dix et vingt jours, c’est-à-dire répartie sur le sol pour l’aérer. Il s’agit d’une étape très importante dans la production de chanvre pendant laquelle survient le phénomène de “rouissage” : avec l’exposition au soleil, des micros-organismes viennent digérer les liaisons pectiques ce qui va assouplir la paille et rendre le travail en usine possible. Cette étape va également faire évoluer la couleur de la paille, qui, bien qu’elle corresponde à un niveau de digestion, est surtout une demande esthétique de la part des acheteurs en fonction des usages. La paille est ensuite “andainée” (« andainement »), c’est-à-dire rassemblée, en bottes carrées ou rondes (la botte ronde est indispensable pour la production de papier à partir de chanvre), puis ramassée et emmenée en usine de transformation.

Bottes de paille de chanvre de différents rouissages

Étape 2 : l’usine de transformation Gâtichanvre

Après la visite du champ, nous nous rendons à l’usine Gâtichanvre. Cette usine de transformation du chanvre vend trois produits utilisables du chanvre : le chènevis, la fibre et la chènevotte. En 2021, quand l’usine a été rachetée par le groupe Plantes&Fruits, d’importants investissements ont été fait pour moderniser et améliorer les machines, les conditions de travail des ouvriers, et relancer la dynamique partenariale avec les agriculteurs. Les machines sont aujourd’hui toutes harmonisées entre elles et avec deux automates.

Le site compte 2000 m2 d’entrepôt de stockage de produit fini et trois hangars de stockage avant que le chanvre ne passe en usine (250 tonnes, 50 tonnes et le bio qui nécessite une procédure de nettoyage de l’usine avant d’être décortiqué). Le silo permet le nettoyage et séchage des graines. Les bureaux sont eux-mêmes isolés par 40 cm de béton de chanvre avec un système poteaux-poutres bois.

Hangars de stockage du chanvre récolté

L’usine était en maintenance quand nous l’avons visitée afin de remplacer et nettoyer les systèmes de filtration. Il s’agit en effet d’un enjeu important du traitement du chanvre car son travail en usine libère beaucoup de poussières. Elles ne font pour l’instant pas partie des produits vendus de l’entreprise, mais elles sont envoyées au méthaniseur local : Gâtigaz, qui alimente à son tour les exploitations agricoles.

L’usine fonctionne de 5h à 21h avec deux équipes qui tournent : un opérateur et un conducteur. Ils sont également aidés par le responsable de production, le chef de ligne et le technicien de maintenance.

Le process de transformation de la paille de chanvre en chènevotte

Une première machine dite “ouvreuse” foisonne la paille, c’est-à-dire qu’elle la libère après avoir été compressée pendant la moisson. Puis la matière est aspirée pour être décortiquée, cette étape de traitement passant 2,5 tonnes de chanvre par heure. L’ouvreuse élimine aussi les cailloux, bouts de plastique et de métal …etc. Deux batteuses s’occupent ensuite de taper la paille avec six rotors chacune. Puis la machine appelée “excel”, par son nom de marque, libère les fibres les unes des autres : la chènevotte est tamisée et subit une première élimination des poussières. Au terme de cette étape, elle est à peu près à 70% de pureté. Après le décorticage, la chènevotte et la fibre passent à l’affinage qui traite 1,5 tonnes par heure. Elles sont travaillées une deuxième fois jusqu’à ce qu’elles soient autour des 95-98% de pureté.

Visite de l’usine de Gâtichanvre

La fibre est conditionnée en presse, tandis que la chènevotte passe dans des tamis de plus en plus petits. Si elle est trop grande, elle se verra broyée à nouveau. Une fois que la taille souhaitée est atteinte, la chènevotte est stockée pour le vrac ou conditionnée en presse en fonction des commandes.

L’usine Gâtichanvre a une capacité de traitement de 5000 tonnes de chanvre par an. En 2025, 2000 tonnes ont été traitées, l’objectif est fixé à 3500 pour 2026. Grâce aux différentes améliorations apportées depuis le rachat en 2021, l’usine est labellisée pour l’utilisation de la chènevotte pour le secteur du bâtiment, pour l’isolation des murs et des toitures.

De la chènevotte aux mélanges chaux-chanvre : présentation des produits chaux de Saint-Astier

Notre visite de l’usine Gâtichanvre se conclut avec une présentation des produits fabriqués par Saint-Astier8, fabricant historique de chaux pour le bâtiment.

La chaux est issue de la combustion du calcaire. Il existe deux types de chaux, qui diffèrent en composition, en fabrication et en utilisation :  

  • La chaux aérienne, qui durcit à l’air, est composée de calcaires purs (carbonate de calcium) et a une teneur élevée en chaux vive (oxyde de calcium). Elle est montée à une température située entre 800 et 900°C, une température considérée basse qui lui permet de conserver sa chaux vive dans son produit fini. Après cette étape, la chaux vive est éteinte avec de l’eau : des hydroxydes de carbones se créent (chaux éteinte).  La chaux aérienne est surtout utilisée pour les enduits intérieurs, les ornements, et les travaux de finition, là où une souplesse accrue est recherchée pour éviter les fissures. 
  • La chaux hydraulique est fabriquée à partir de calcaires marneux / argileux. Elle est montée à plus forte température, entre 900 et 1200°C, ce qui engendre la formation de silicates et d’aluminates de calcium responsables de la prise hydraulique de la chaux. Elle est utilisée comme mortier pour les murs porteurs, les fondations, et les éléments exposés aux intempéries (enduits extérieurs).

La chaux – hydraulique ou aérienne – peut être mélangée à la chènevotte pour obtenir un mélange chaux-chanvre, ou béton de chanvre. L’appellation «béton» de chanvre provient du fait qu’il est, comme tous les bétons, un mélange d’un granulat et d’un liant (et d’eau). Dans le cas du béton de chanvre, le granulat est la chènevotte, et le liant est la chaux. Le dosage en eau diffère en fonction de l’usage : enduit de finition, enduit correctif, isolation … etc.

Saint-Astier a ainsi développé différents types de chaux compatibles avec le chanvre. Les compositions des chaux pour béton de chanvre de Saint-Astier sont des “formules brevetées” à partir de chaux hydraulique naturelle, ce qui ne permet pas de savoir exactement ce qu’elles contiennent. Il est dit qu’il s’agit de 60 % de chaux naturelles et de 40 % de liants hydrauliques et pouzzolaniques (qui pourraient donc être du ciment) avec des adjuvants naturels.

Du point de vue réglementaire et assurantiel, afin de rentrer dans le cadre validé par les Règles Professionnelles de la Construction Chanvre9, le béton de chanvre nécessite des couples chaux-chanvres testés et autorisés par Construire en Chanvre10. La chènevotte de Gâtichanvre est notamment liée à la chaux de Saint-Astier qui se trouve être compatible avec beaucoup d’autres matériaux (par exemple le plâtre, ce qui en fait une chaux fortement utilisée dans le bassin parisien). D’autres couples liant-granulat peuvent toutefois être utilisés en dehors du cadre des Règles professionnelles, lors que les projets et les contextes s’y prêtent.

La question des couples liant-granulat est importante pour garantir la qualité et la durabilité du béton de chanvre : la chaux peut produire des sucres quand elle est en contact avec des fibres végétales qui empêchent ensuite la bonne adhérence du matériau. En fonction des applications (enduit, béton…), le mélange chaux-chanvre a des recettes différentes, mais globalement, la proportion est de 74 % de chènevotte, 26 % de chaux et de l’eau. 

Mur isolé par du béton de chanvre banché

Aujourd’hui, le béton de chanvre est particulièrement utilisé dans les réhabilitations de bâtis anciens pour isoler les murs, les toitures ou les sols.  En effet, la résistance thermique du béton de chanvre (c’est à dire sa capacité à résister au transfert de chaleur, donc à isoler une paroi) est élevée grâce à sa basse conductivité thermique (capacité à conduire la chaleur) : entre 0,06 et 0,1 W.m-1.K-1, sachant qu’un matériau est considéré isolant quand sa conductivité est égale ou inférieure à 0,06 W.m-1.K-1, et sera augmentée plus le béton de chanvre est mis en œuvre avec une forte épaisseur. 

De plus, ses propriétés de porosité et de perméabilité à la vapeur d’eau rendent les transferts hygrothermiques très faciles. Elles le rendent donc fortement compatible avec les bâtiments perspirants (pierre, terre cuite ou crue, bois). Le mélange chaux – chanvre favorise également le confort d’été par son inertie thermique, c’est-à-dire sa capacité à ralentir la propagation de la chaleur, pour que celle-ci soit relâchée à l’intérieur du bâtiment la nuit, lorsqu’il est possible de l’évacuer rapidement en ventilant le bâtiment (ce qui suppose que les températures extérieures soient redescendues par rapport à la journée, et que la ventilation soit possible). Ce déphasage permet ainsi de lisser les variations de température extérieures. C’est également un matériau qui a prouvé sa durabilité dans le temps, mais également la durabilité de ses performances.

Le béton de chanvre est aussi adapté aux constructions neuves, pour isoler des murs à ossature bois par exemple. Il est particulièrement intéressant pour son impact carbone relativement faible, qui est surtout lié à la cuisson de la chaux, seul élément vraiment transformé dans la composition du béton de chanvre. 

D’autres bétons “végétaux” existent et peuvent être des solutions alternatives ou complémentaires au béton de chaux-chanvre, en fonction des usages et des performances visées. On peut ainsi citer les mélanges terre-chanvre, terre-paille, chaux-liège, plâtre-chanvre… Comme nous l’avons présenté dans un de nos précédents articles11, le Parc naturel du Gâtinais français travaille actuellement au développement d’un mélange terre-chanvre local, afin de proposer une solution complémentaire plus locale et moins carbonée au béton de chaux-chanvre.

Pour donner un ordre de grandeur, l’énergie grise – c’est-à-dire l’énergie nécessaire au matériau en passant par l’extraction, le transport, la transformation, la fabrication, la commercialisation, l’usage et le recyclage – du béton de chanvre est de 1166 MJ / m3, et celle du mélange terre-chanvre employé de la même manière est de 49 MJ / m3. 12 Ainsi, la création d’un mélange terre-chanvre permettrait de réduire l’empreinte carbone de l’industrie du chanvre tout en valorisant des ressources et des savoir-faire locaux.

Étape 3 : Trois exemples de mise en œuvre du béton de chanvre

De l’usine, nous passons aux chantiers et aux bâtiments réalisés pour comprendre les enjeux de la mise en œuvre du béton de chanvre et ses potentielles limites.

Exemple 1 : Une densification douce à Bouray-sur-Juine

Il y a dix ans, la commune de Bouray-sur-Juine (91) initiait un projet de réhabilitation du presbytère de l’église tout en voulant densifier doucement le centre urbain. Un projet qui s’inscrit dans la démarche BIMBY (Build In My BackYard) auquel a répondu l’agence d’architecture abdpa13. Il s’agit d’un projet long, en raison de différents imprévus liés à l’état du bâti existant, et qui est aujourd’hui en fin de chantier. Le projet a traversé trois mandatures différentes qui en ont aussi ralenti le déroulé par leurs ajustements. La vie d’un projet d’architecture et ses aléas !

Le projet s’implante sur la parcelle occupée par le presbytère, à laquelle ont été ajouté un terrain mitoyen et la petite maison qui s’y trouve, achetés par la mairie au démarrage du projet. Ceci a permis d’augmenter le nombre de logements par la création d’un bâtiment neuf implanté à l’arrière du presbytère. Au total, sept logements et leurs espaces communs sont créés tout en maintenant le jardin arrière comme un espace public accessible depuis la rue. Une longue galerie en bois nous y emmène. Elle permet également de desservir les nouveaux logements en RDC et R+1 en déplaçant la distribution à l’extérieur afin de gagner de l’espace.

Pour ce projet, l’agence d’architecture abdpa et la commune de Bouray-sur-Juine ont souhaité utilisé un maximum de matériaux à moindre impact carbone. Ainsi, l’isolation des murs des logements neufs et du presbytère réhabilité a été faite en béton de chanvre ; l’isolation des toitures est en laine de chanvre, lin et coton ; la galerie et le bâtiment neuf sont en structure bois. A l’inverse, les dalles de sol ont été réalisées en béton et isolées en polystyrène, pour des raisons de coût et de règlementation à l’époque de la conception du projet (il y a près de 10 ans).

Le presbytère rénové et la galerie couverte qui mène jusqu’aux logements neufs

Comme indiqué précédemment, plusieurs pathologies ont été détectées sur le presbytère existant au démarrage du projet, en raison d’une mise en œuvre ancienne faite avec peu de moyens : des murs en maçonnerie de petits éléments et mortier de ciment avec très peu de chaux. Après plusieurs tests au cours desquels les murs s’effondraient si les joints en ciment étaient retirés, il a été décidé de les conserver malgré le fait que le ciment nuise à la perspirance des murs en pierres et à l’évacuation de l’humidité intérieure. Ici, il a été jugé que malgré la présence des joints ciments, la porosité du mur s’élevait à 50% (par la présence des gros moellons en pierre non recouvert de ciment), ce qui a été jugé suffisant pour mettre en œuvre une isolation en béton de chanvre. Dans le cas contraire, lorsque la porosité du mur n’est pas suffisamment élevée, il y a un risque de condensation et de dégradation du mur lorsque la vapeur d’eau, après avoir traversé l’isolant en béton de chanvre, entre en contact avec le mur de maçonnerie plus froid et reste coincée dans l’épaisseur du mur.

Dans tous les logements, neufs et réhabilités, le béton de chanvre a été mis en œuvre par banchage. Cette technique a paru plus adaptée au projet pour réduire les pertes de matière (par rapport à la projection), et permettre à l’entreprise de travailler à son rythme.

Dans le presbytère, l’épaisseur de chaux-chanvre mise en place est de 15 cm, et se retourne sur les embrasements des tableaux de fenêtre pour limiter les ponts thermiques. Selon les parois, l’isolant est soit caché derrière un doublage en plaques de plâtre sur une ossature métallique, soit recouvert d’un enduit intérieur chaux, qui sera mis en œuvre dans quelques semaines. Les futurs habitants seront sensibilisés à la présence du chaux-chanvre afin d’adapter leurs pratiques à ce matériau (par exemple pour fixer des objets lourds sur les parois avec une finition plâtre et les décorations légères sur les autres parois). L’agence abdpa a déjà mené ce type de travail de sensibilisation et d’accompagnement des particuliers sur d’autres projets en produisant un guide expliquant les bonnes pratiques d’habitation liées au béton de chanvre. Il s’agit d’un travail primordial pour faire connaître ces techniques de construction bio et géo sourcées et les démocratiser.

Réhabilitation du presbytère, isolation intérieure en béton de chanvre banché

Du côté des logements neufs, pas de murs en pierres mais une ossature bois, isolée par 26 cm de chaux-chanvre. Cette ossature est noyée dans le béton de chanvre ; côté intérieur, des plaques de fibres-gypses (fermacell) servent de fond de coffrage et de support de la finition intérieure (une peinture) ; côté extérieur, le chaux-chanvre est recouvert par un enduit chaux légèrement teinté ocre. Son aspect très lisse nous donne l’impression, au premier coup d’œil, que le bâtiment est en béton ! Ce choix s’explique aussi par la temporalité du projet : lorsque les discussions ont démarré il y a 10 ans, l’enjeu était de faire passer le béton de chanvre pour un matériau aussi conventionnel que possible ; depuis, celui-ci est mieux connu des maîtrises d’ouvrage et des maîtrises d’œuvre, et peut donc être davantage mis en avant voire laissé apparent (en intérieur) dans les projets récents.

L’ensemble de l’ossature bois et remplissage béton de chanvre repose sur un soubassement en béton de ciment, isolé par du liège côté intérieur (isolant bio-sourcé mais imputrescible), afin de créer une rupture de capillarité entre le sol et les murs bois-béton de chanvre.

Une des ailes du bâtiment de logements neufs vue depuis la galerie couverte

L’un des retours d’expérience important partagé par l’agence abdpa lors de cette visite concerne les plaques de fermacell, sur lesquelles se sont développées des moisissures pendant le séchage du béton de chanvre. Celles-ci s’expliquent par une ventilation insuffisante lors du séchage, en raison de contraintes quant à la fermeture du bâtiment la nuit, et un dosage en eau un peu trop important du mélange chaux-chanvre. Le séchage a ainsi duré plus longtemps que prévu, et l’humidité a fini par marquer les plaques de fermacell. Depuis, les plaques ont séché, et la peinture de finition viendra recouvrir les traces restantes, sans conséquence pour la vie du bâtiment ; toutefois, cet enjeu du séchage est un point à bien avoir en tête lors de la planification du chantier, et même en amont dans la conception du projet.

Galerie de passage entre les deux ailes du bâtiment neuf ; façade extérieure enduite à la chaux ; marques de moisissures sur les plaques de fermacell en intérieur

Exemple 2 : à Brunoy, de beaux logements pour tous

La ville de Brunoy (91) présente un déficit de logements sociaux par rapport au seuil imposé par la loi SRU – ce qui expose la municipalité à des sanctions en attendant l’atteinte de ces objectifs. C’est dans ce contexte que la maîtrise d’ouvrage associative Solidarité Nouvelle pour le Logement14 (SNL) a obtenu un accord de la ville pour implanter une dizaine de logements sociaux dans une ancienne maison bourgeoise du 19ème siècle et ses deux bâtiments annexes. A cette opération de rénovation s’ajoute la construction de 3 autres logements dans un bâtiment neuf, implanté sur la même parcelle, afin d’offrir des logements accessibles aux personnes à mobilité réduite.

SNL a pour ambition de créer des pensions de famille, c’est-à-dire des pensions qui deviennent comme des familles pour des personnes très isolées. Il s’agit de logements pérennes et à bas coût (loyer visé de 7€/m²) dans lesquels ces personnes peuvent rester aussi longtemps qu’elles le souhaitent avant de se réinsérer. Le but est également de lutter contre l’habitat indigne en proposant des logements beaux, confortables et sains. Cette démarche s’inscrit dans la loi transpartisane pour lutter contre les bouilloires thermiques portée par la Fondation pour le logement : « Zéro logement bouilloire »1516.

L’agence Giuliani architectes, portée par l’architecte du patrimoine Camille Giuliani répond à ce projet en proposant une réhabilitation fine de la maison bourgeoise et de ses annexes, avec une attention particulière portée à l’existant et à ses caractéristiques patrimoniales (pierres meulières, plâtre et modénatures…). L’enjeu est de s’inscrire dans les objectifs de qualité architecturale et patrimoniale du Plan de sauvegarde et de mise en valeur de la ville de Brunoy.17 Le béton de chanvre est alors rapidement identifié par l’agence comme une solution adaptée pour isoler ces bâtiments anciens en respectant leurs spécificités (perspirance de la pierre notamment). Le bâtiment neuf lui est pensé en ossature bois, pour limiter son impact carbone, avec une isolation en béton de chanvre, pour réduire le nombre de techniques et d’entreprises sur le chantier. Ce choix engagé pour le béton de chanvre a demandé une certaine ténacité de la part de l’architecte, et a impliqué des compromis sur d’autres volets du projet (matériaux, finitions…) de manière à tenir le budget global de 2,5 millions d’euros sur l’opération.

La maison principale, traitée comme un édifice patrimonial, a nécessité de lourdes interventions indispensables à l’implantation de logements sains : mise hors d’eau et cerclages à cause d’un problème de gonflement des argiles et de remontée des nappes phréatiques, cure du bâtiment pour retirer le polystyrène sur tous les murs et la mérule se trouvant dans les planchers, remaniement de la structure par des renforts pour faire rentrer tous les logements du projet.

Cage d’escaliers de la maison projetée de chaux chanvre

Le traitement des intérieurs est simple : lino au sol ou carrelage, murs blancs, portes d’entrée bleue marine comme les volets. La priorité a été donnée à ce que l’on ne voit pas : le béton de chanvre. 13 à 15 cm ont été projetés dans la maison par l’intérieur, sur tous les murs donnant sur l’extérieur. Le mélange est ensuite rendu invisible par un doublage en plaques de plâtre sur ossature métallique, avec une finition en peinture blanche – un choix guidé par SNL, qui souhaitait des logements avec une finition plus « standard » pour des questions de gestion et de relation avec les locataires. Dans l’escalier, en raison d’une place plus contrainte, l’épaisseur du béton de chanvre a été réduite à un enduit correctif (c’est à dire très légèrement isolant, mais qui réduit l’effet de paroi froide) de 4 cm. Dans le bâtiment neuf, 28 cm ont été projetés dans les ossatures bois.

Un projet qui montre la possibilité de concilier ambitions écologiques et sociales tout en conservant un patrimoine communal fort. 

Exemple 3 : Perthes-en-Gâtinais, commune engagée pour l’architecture écologique

A Perthes-en-Gâtinais (77) la ville est depuis plusieurs années très engagée dans des pratiques architecturales plus respectueuses de l’environnement, qui valorisent les matériaux écologiques et locaux. Les deux projets que nous avons visité lors de ce Tourbus – l’école maternelle conçue par l’agence TRACKS 18 et l’isolation de l’école élémentaire des années 60, coordonnée par le bureau d’études LM Ingénieur19 – en témoignent. Elles sont également remarquables dans les choix faits par rapport au type de bâtiment concerné.

École maternelle de Perthes-en-Gâtinais, conçue par l’agence TRACKS

L’école maternelle livrée en 2018 pour 2,8 millions d’euros s’inscrit dans la valorisation de la filière bois : ossature bois en structure, bardage bois en façade, et laine de bois pour l’isolation des parois. Pour la toiture, si une couverture en bois avait été réfléchie au démarrage du projet, c’est finalement le zinc qui a été choisi notamment pour des raisons économiques.

À l’intérieur, l’acoustique est très agréable et les températures assez confortables malgré la canicule, grâce aux matériaux utilisés, mais aussi grâce à la programmation des velux dans chaque salle de classe qui permettent de ventiler facilement l’école durant la nuit. La qualité architecturale de ce projet a été remarquée au travers de nombreux prix et distinctions, dont l’Equerre d’Argent en 2018.

L’école élémentaire quant à elle, est isolée en béton de chanvre par l’extérieur. La mise en œuvre s’est faite par banchage dans une ossature légère en bois ayant été préalablement accrochée aux murs existants. Cette ossature permet de mettre en œuvre une épaisseur plus importante de béton de chanvre (24 cm) sans risque de déversement du complexe. Le banchage a été choisi afin de limiter la pénibilité pour les ouvriers (par rapport à une mise en œuvre projetée sur cette hauteur de bâtiment). Un enduit à la chaux recouvre ensuite l’ensemble de l’isolation chaux-chanvre.

École élémentaire isolée par l’extérieur en béton de chanvre banché

Le soubassement est isolé avec du liège sur quelques dizaines de centimètres de haut pour protéger le béton de chanvre des remontées d’humidité par capillarité (le liège ne craignant pas l’humidité). La toiture a quant à elle été isolée avec de la laine de bois et de la laine biofib trio.

Le choix du béton de chanvre a, d’après la ville, été encouragé par la subvention du Parc naturel régional du Gâtinais français20, mais aussi par une envie communale très forte (et visible sur d’autres bâtiments municipaux) de travailler avec des matériaux bio et géo-sourcés. La ville se dit même prête à considérer une utilisation du mélange terre-chanvre pour leur future maison de santé subventionnée en partie par la SEM IDF Investissement et territoire.

Fin de la visite : du chaux-chanvre au terre-chanvre, la suite d’un engagement pour des solutions écologiques

Au fil de la journée, cette visite de la filière chanvre nous aura permis, au-delà de l’expérience concrète du béton de chanvre qu’elle nous apporte, de réfléchir aux enjeux liés au développement du terre-chanvre et aux leviers qui lui permettront d’intégrer la conception courante en architecture.

Trois points nous semblent particulièrement importants à souligner dans cette perspective.

Tout d’abord, il ressort de ces visites que la commande publique est extrêmement importante pour porter des projets attentifs aux enjeux environnementaux bien réels, et qui touchent de plus en plus nos lieux de vie. Les communes, les départements et les régions doivent être les moteurs d’une transition qui est absolument nécessaire au bien-être et à la survie des générations présentes et de celles à venir. Les trois canicules en deux mois de ce début d’été 2026 et les décès et impacts sur la santé qu’elles ont provoqués nous l’ont encore une fois douloureusement rappelé.  

De plus, il apparaît clairement que la sensibilisation à ces matériaux (aussi bien auprès des particuliers que des professionnel·les), notamment au travers de retours d’expériences comme les visites du Tourbus chanvre, est indispensable pour faire passer des pratiques considérées comme en marge à des façons de faire garantes de confort et porteuses d’espoir face aux scénarios climatiques prévus. 

Enfin, il est important de rappeler qu’aucune pratique ne serait être systématique. Chaque façon de concevoir et de construire s’inscrit dans un contexte environnemental, social et historique qui doit nous forcer à réfléchir à une échelle locale et au cas par cas pour construire de manière durable et sensible, aussi bien face à ce qui nous affecte, que pour protéger ce que nous affectons. Le terre-chanvre, comme le chaux-chanvre, se sont donc pas des solutions miracles à déployer sur tous les territoires, mais plutôt des options possibles parmi un panorama de plus en plus étendu de matériaux et de pratiques écologiques pour la rénovation et la construction. Et cette perspective d’une diversité de solutions nous semble particulièrement inspirante et fertile !

  1. https://parc-gatinais-francais.fr/ ↩︎
  2. https://www.ekopolis.fr/thematiques/biosources-geosources ↩︎
  3. https://www.ekopolis.fr/rendez-vous/tour-bus-chanvre-2025 ↩︎
  4. https://www.gatichanvre.fr/ ↩︎
  5. https://www.terresinovia.fr/fr/guides/chanvre-guide-de-culture ↩︎
  6. https://wayofhemp.fr/recettes-faciles-et-delicieuses-a-base-de-proteines-de-chanvre/ ↩︎
  7. https://www.terresinovia.fr/fr/guides/chanvre-guide-de-culture ↩︎
  8. https://www.saint-astier.com/isoler-son-bati/ ↩︎
  9. https://www.construire-en-chanvre.fr/documents/pdf/documentation/PAROIS_VERTICALES-Regles_professionnelles_(2024).pdf ↩︎
  10. https://www.construire-en-chanvre.fr/missions ↩︎
  11. https://degre.fr/2026/06/24/terre-chanvre-en-gatinais-enquete-sur-une-filiere-en-devenir/ ↩︎
  12. https://arpenormandie.org/wp-content/uploads/2024/06/Fiche-ecomateriaux_Chanvre.pdf ↩︎
  13. https://www.abdpa.com/ ↩︎
  14. https://www.solidarites-nouvelles-logement.org/ ↩︎
  15. https://www.fondationpourlelogement.fr/logements-bouilloires-le-degre-zero-de-laction-publique/ ↩︎
  16. https://www.fondationpourlelogement.fr/ledito-du-29-mai-2026/ ↩︎
  17. “Le plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV), document d’urbanisme, s’inscrit dans une démarche globale croisant les préoccupations patrimoniales et le traitement des besoins liés au fonctionnement et à l’évolution de l’ensemble urbain : habitat, activités, déplacements et stationnement, mobilité, accessibilité, équipements publics, etc.
    Le PSMV tient lieu de plan local d’urbanisme (PLU) et sa mise en œuvre met en révision le PLU ; le PSMV doit être compatible avec le projet d’aménagement et de développement durable (PADD) du PLU.” Ministère de la culture, Fiche pratique ↩︎
  18. http://tracks-architectes.com/portfolio/peg/ ↩︎
  19. https://lmingenieur.fr/ ↩︎
  20. https://parc-gatinais-francais.fr/guide-des-aides-du-parc-pour-y-voir-clair/ ↩︎